Edouard Manet
(Paris, 1832-1883, Paris)
Les Hirondelles, 1873
Huile sur toile, 65 x 81 cm
Signé en bas à droite: Manet
Rouart/Wildenstein 190
Durant l’été 1873, avec sa famille, Manet pouvait partir sans souci pour Berck-sur-Mer; Durand-Ruel lui avait acheté, l’année précédente, vingt-neuf tableaux. Il venait par ailleurs d’obtenir au Salon, en mai, un grand succès avec le "Bon Bock". Il demeura jusqu’au mois de septembre à Berck et peignit onze tableaux. Avec une incroyable facilité il peignait l’existence des matelots, des vues de mer et la vie de la plage, comme Boudin l’avait fait le premier. Toutes ces œuvres se distinguent par une très grande sûreté de dessin.
La toile la plus grande et la plus importante de ce groupe est "Les hirondelles". Un lien singulier existe ici entre l’être humain et la nature. La mère de l’artiste, en noir, et sa femme, en blanc, sont installées dans une prairie, derrière les dunes; leurs robes s’étalent autour d’elles et leurs chapeaux sont retenus par une voilette. Il y a peu, le soleil brillait encore, mais le ciel se couvre; la femme de l’artiste tient son ombrelle encore ouverte, appuyée sur ses jambes, tandis que le vol bas des hirondelles annonce le changement de temps. Toute cette scène n’a rien de narratif, elle est l’expression d’une atmosphère, d’un paysage, avec les moulins à vent, la petite église et les toits à l’horizon. Dès son retour à Paris, Manet trouvait un acheteur pour ce tableau, ce qui n’empêchait pas le Salon de 1874 de le refuser. Le jury ne pouvait pas s’habituer au caractère enlevé d’une telle peinture. Un poète encore inconnu à cette époque, Stéphane Mallarmé, protesta dans la "Renaissance littéraire et artistique" du 12 avril 1874, contre le refus des "Hirondelles". Il se montrait singulièrement perspicace lorsqu’il écrivait: "Qu’est-ce qu’une œuvre 'non finie', lorsque toutes ses composantes sont en harmonie et lorsqu’elle possède un charme qui pourrait être détruit par l’adjonction d’un moindre élément?".